Le rebond récent des intentions de transfert d’entreprise, combiné à l’écart observé entre vendeurs et repreneurs, met en évidence un déséquilibre où les mécanismes d’appariement (visibilité, information, intermédiation) deviennent déterminants dans la réalisation des transactions. La perte ou le déplacement d’entreprises peut affecter durablement le tissu productif, tandis que les transferts réussis deviennent des leviers de modernisation et de gains de productivité. La fluidité des processus de reprise apparaît comme un déterminant clé pour préserver la valeur économique au Québec.
L’inflation canadienne s’établit à 3,2 % en mai, tandis que le Québec affiche un niveau légèrement supérieur à 3,6 % sous l’effet notamment des prix de l’essence. Malgré tout, le portrait du niveau des prix reste favorable considérant le contexte d’incertitude élevé et des tensions géopolitiques. En ce sens, la Banque du Canada a maintenu son taux directeur lors de sa décision du 10 juin dernier et devrait poursuivre cette approche prudente lors de l’annonce attendue le 15 juillet prochain, les pressions sur les prix de l’énergie ne semblant pas actuellement se propager de manière globale à travers l’économie.
- Alexandra Lareau, conseillère et économiste chez Mallette
Un renversement récent de l’équilibre du marché du transfert d’entreprise
Après avoir affiché une tendance baissière depuis 2024, les intentions de vente ou de transfert d’entreprise au Québec ont rebondi au premier trimestre de 2026, atteignant un des plus hauts niveaux observés historiquement. Ce regain masque un basculement : le nombre d’entreprises à vendre dépasse celui de repreneurs potentiels, transformant un surplus de plus de 5 000 acquéreurs potentiels (T4 2025) en déficit de près de 5 000 (T1 2026).
Derrière ces chiffres se joue donc un enjeu économique plus large : la capacité du Québec à préserver et à reconfigurer son tissu productif.
Un marché d’appariement à améliorer
Ce récent déséquilibre met en lumière un enjeu d’appariement. Les intentions de transfert reposent en grande partie sur des repreneurs externes (environ 59 %), de sorte qu’une part importante des transactions s’inscrivent dans des mécanismes de marché, où la visibilité des entreprises et la circulation de l’information ont un rôle central.
Dans ce contexte, des décalages peuvent survenir entre les profils des acheteurs et les caractéristiques des entreprises mises en vente, que ce soit en matière de secteur d’activité, de taille ou de localisation des entreprises. À ces désalignements peuvent s’ajouter des frictions (information imparfaite, coûts et délais de transaction, contraintes de financement), limitant la fluidité du marché et pouvant également décourager certains repreneurs potentiels à se lancer dans le processus.
En ce sens, la capacité du marché à réduire ces frictions et à faciliter la rencontre entre vendeurs et repreneurs constituera un élément clé du succès des transferts.
Le capital intangible du repreneuriat en jeu
Le repreneuriat est généralement mesuré à partir des actifs tangibles transférés, ce qui représentait environ 60 milliards de dollars en 2023. Cette mesure ne capte toutefois pas le portrait économique global des entreprises, qui reposent aussi sur des actifs intangibles, tels que le savoir-faire, les relations clients-fournisseurs, le capital organisationnel et humain. Bien que peu mesurés, ces actifs intangibles contribuent de manière déterminante à la création de valeur économique.
Lorsqu’une entreprise ferme faute de relève ou fait l’objet d’un transfert à l’étranger, une part de ce capital peut disparaître ou être déplacée hors de l’économie québécoise. Les processus et les conditions de transfert ont donc la capacité à préserver ces actifs dans l’économie du Québec et des régions.
Le repreneuriat : un levier de productivité
Au-delà de la préservation d’emplois et des actifs, le repreneuriat agit comme un mécanisme de renouvellement du tissu productif de l’économie du Québec.
Selon les plus récentes données, les entreprises transmises investiraient davantage, avec des dépenses en recherche et développement supérieures de 13,2 % depuis 2015 et affichent un indice de productivité en moyenne 11,1 % plus élevé. Ces données suggèrent que le transfert d’entreprise peut s’accompagner d’une modernisation des pratiques et d’un repositionnement, soutenant des gains de productivité.
Dans un contexte de faible croissance de la productivité, le repreneuriat constitue ainsi un levier qui s’applique au stock d’entreprises existant, en contribuant à une meilleure utilisation des ressources et à l’amélioration des performances.